Rachid Roussafi vu par Françoise Bastide

Voici le portrait de Rachid Roussafi dans sa version complète, écrit par Françoise Bastide. Lisez le pour comprendre pourquoi et comment il est un de nos plus grands champions Marocains!

Rachid Roussafi Dans les vents alizés…
Rachid Roussafi est l’homme qui a positionné Dakhla comme l’escale mythique des Kitesurfers dans le monde.
Rachid Roussafi est berbère. Père et Mère viennent des montagnes au-dessus d’Agadir. Le Père a fait toute sa carrière dans une entreprise singulière, véritable cocon protecteur pour ses employés, l’Office Chérifien des Phosphates.
Rachid a passé son enfance entouré de 2 sœurs dans une ville verdoyante, construite dans les années trente, Youssoufia.
Bâties sur le modèle d’une cité basque, les maisons aux toits de tuiles en pentes, dorment tranquilles sous des arbres séculaires. Chênes, pins, cyprès, eucalyptus, tilleuls, frayent avec des allées de palmiers qui apaisent l’espace. Les maisons se distinguent par leurs jardins fleuris. Un univers feutré et calme, entrecoupé par les jeux avec de super copains. Le rythme des enfants est organisé par le Comité d’entreprise: le club de Karaté, la piscine, son eau douce, ses jeux joyeux à volonté.
A neuf ans se produit une énorme cassure.
On la visualise au geste de Rachid à qui les mots manquent … et dont la main tranche involontairement l’espace de bas en haut. Et l’on comprend sous la pudeur, qu’il y a eu un avant et un après.
Le père se remarie…
Rachid sa mère et ses deux sœurs se retrouvent expulsés de cette bulle de quiétude. Ils passent sans transition de l’élite de la classe moyenne, au prolétariat le plus brutal.
Livrée aux aléas du destin, Zohra, une mère de famille douce et sans défense, échoue sans argent dans le quartier le plus populaire d’Agadir.
Rachid dira « le Bronx »…
Les deux premières années sont une douloureuse adaptation pour survivre. Ses cheveux longs et clairs, son allure de petit garçon policé, en font tout de suite, la cible des enfants du quartier. Rachid comprend vite qu’il est seul pour protéger, mère, sœurs, grand-mère et tantes… Il va fuir le mélange, ce qui renforce l’ostracisme dont il est victime. Il a mal aux copains perdus, en fait, il ne fait plus partie de leur monde.
Quand les confrontations avec les délinquants du quartier, seront trop violentes, les gestes du karaté lui reviendront, singulièrement efficaces… Il y a un autre qui dort en lui, les gamins de son âge comprennent vite, que cet autre, il vaut mieux ne pas le réveiller…
Et puis un miracle se produit, il trouve le chemin de la mer. Dans cette douceur amniotique de la plage d’Agadir et ces longues saisons où le ciel et la mer se confondent, il renoue doucement avec la bulle de l’enfance.
L’enfant stressé, obligé trop tôt de devenir un homme, va trouver là un biotope naturel qui lui permettra de grandir sans dommages. C’est dans l’eau qu’il va s’épanouir à l’écart du monde terrestre et se mettre à construire des rêves de géant.
Désormais, son seul loisir, mais quel loisir, c’est la mer !
Il dira : « Dès que j’ai trouvé le chemin de la mer, je me suis déconnecté du quartier ».
S’en suit une adolescence irréprochable. Serviable pour alléger les soucis de la maisonnée, il prend en charge le maximum de choses, ne manifeste aucun besoin, travaille suffisamment pour passer sans heurts de classe en classe. Il porte l’honneur de la famille. Les vertus qu’il cultive, inconsciemment, sont un fervent hommage à sa mère: Zohra !
Vers douze ans, c’est la grande époque de la planche à voile, un sport d’élites. Il est fasciné par le club de véliplanchistes auquel bien sûr, rien ne permet à cet enfant pauvre, d’imaginer accéder un jour…
Solitaire et mutique, assis de longues heures, les yeux plissés, il les observe glisser, sur les vagues argentées.
Ses muscles sont tendus. Son esprit vole et saute avec le vent…
De jour en jour, il se rapproche des véliplanchistes, tous les sens aux aguets.
Le matériel de l’époque est lourd, encombrant, les débutants peinent…
Un jour, il ose, bondit pour aider. Un geste, puis un autre, discret… encore un coup de main, puis un autre… souriant… patient.
Il est là immuable, pour tout le monde, simple et serviable.
Sa stratégie, se faire accepter par le mérite et l’effort, devient payante.
En quelques mois, il est adopté. Bientôt, il deviendra indispensable.
Avec son sourire d’enfant raisonnable et doux, il a gagné la partie…
Son ventre est creux, il peut rester là des heures, il n’écoute pas la faim.
Son premier salaire sera, ce sentiment unique de liberté et d’évaluation de ses jeunes forces, le jour où on lui permet d’utiliser une des planches qu’il tire sur le sable.
Il a tant répété en pensée ! Il trouve immédiatement ses points d’équilibre !
Il a 13 ans, il a la mer ! Il vient de se trouver un père : Il sera le Fils du vent !
« Quand j’ai commencé à fabriquer mes rêves, dira-t-il, ils étaient tellement forts, qu’ils ont fini par me soulever. »
Ses cahiers de collège, sont couverts de planches à voile.
Il bosse, fait des petits boulots, travaille dur, son rêve est de pouvoir avoir Sa planche.
Son instinct, son destin, désormais, seront liés à celui du vent. Lorsqu’il y a du vent, il vit. Sans vent, il survit…

Comment fait-il sans moyens et si jeune pour être dans ces endroits où le vent est Roi ?
Sidi Kaouki, Moulay Bouzerktoun à Essaouira. Imessouan…
Ces édens de surfeurs sont en train de construire leur légende.

Sa mère ne s’inquiète plus pour ce fils respectueux, débrouillard, équilibré et qui fait sa fierté. Lors des vacances, il vit de rien, récupère de vielles planches, ses mains apprennent à polir, à soigner…il voyage sur des cars haletants aux galeries accablées de poules, légumes et couffins….
Le vent l’habite, tout entier. Il s’y livre sans limite, se mesure à lui. Le vent puissant est un adversaire respectable. Wind surf : un sport de combat loyal où l’on utilise avec magie, la force de l’adversaire à son profit.
La mer…Aucune vague ne l’inquiète.
D’ailleurs comment pourrait-il avoir peur de la mer…la mère…?
Le jour il opère sur de vielles carnes lourdes et rafistolées, la nuit il rêve de planches légères et profilées et de figures magiques, qu’il visualise dans le soleil.
Enfin, une occasion inespérée se présente. Le rachat d’une belle planche dédaignée par son propriétaire pour une somme dérisoire. Le vendeur accepte d’en recevoir en huit mois, le montant. Rachid est fou de joie ! Tout en continuant à aider au club, il est devenu en des leurs ! Il a sa planche.
Il a 15 ans ! Ses figures et sa dextérité commencent à émerveiller le public sur la plage.
Les vacances d’été qui suivent l’acquisition sont attendues le cœur battant ! Qu’elles sont longues ces heures de lycée lorsque la brise se lève ! Et de plus, il a beau la pister, cette brise, elle n’est plus assez forte, en été, pour le porter là où ses rêves le mènent…
Il lui faut du vent, un vent immense…
« Ma planche avait besoin de ce vent-là, dit-il ! »
Une conversation va lui offrir… Rien moins que les vents alizés.

L’adolescent va assister à un échange entre son oncle maternel et un de ses amis, basé dans la marine à Dakhla. Il raconte la beauté de cette baie longue et profonde, véritable fleuve, le Rio de Oro, où tant de poissons s’ébattent que certaines nuits, ils captent la lumière de la lune…Il raconte le vent tenace qui sculpte les paysages et les âmes…Rachid trie les informations…
Vent ? Le mot est lâché…
La presqu’île de Dakhla en 1985, est physiquement et politiquement une île. Située en plein désert à prés de 2000 km de Rabat, la capitale, Dakhla n’est reliée que par un pont aérien.
Le Maroc qui a récupéré ce territoire totalement désertique, six ans plus tôt, s’emploie à le protéger des rebelles du Polisario qui font des incursions meurtrières aux alentours.
Le pays construit à marche forcée, des infra structures difficiles, loin de tout ravitaillement, dont une route mythique, véritable cordon ombilical à travers le désert !
Toute la population du pourtour du Rio de Oro est mise à l’abri sur la presqu’île de Dakhla. La bourgade est un vaste campement de tentes nomades. On ne peut l’atteindre que par les airs et l’avion militaire. Les parents des familles qui vivent là-bas, sont transbordées à bord des Hercules C130 pour seulement 30dh par personne… La région est aux mains des militaires, des combats ont lieu aux alentours. Il faut tenir Dakhla !

Le Maroc n’a pas encore achevé ce mur de défense qui enfin, va mettre le pays tout entier, à l’abri.
Une idée folle va germer dans la tête de Rachid…Atteindre Dakhla ! Atteindre Dakhla, coûte que coûte avec sa planche !
Peter pan économise 300 dirhams. 300dirhams, cela peut faire sourire…
C’est énorme comme soustraction, pour un gamin dont chaque effort est couronné par un mieux vivre familial…
Un beau matin, d’été, son passage dans la classe supérieure en poche, il rassure Zohra.
« -M’an, je pars, t’inquiète pas, je vais aller passer quelques jours à Essaouira.
– Mais comment feras-tu ?
-T’inquiètes pas, m’an, j’ai tout ce qu’il me faut… »
Sur 300dh, les 150 premiers vont être absorbés par le transport avec la planche en car, d’Agadir jusqu’à Casablanca, puis en camionnette (non prévue) de Casa jusqu’à Nouaceur, d’où partent les gros avions.
Il n’a bien sûr, jamais pris l’avion !
Justement un vol est prévu pour le lendemain soir. Dès 8 h le matin il se présente aux militaires, se fait passer pour le neveu de l’officier de marine.
Il n’a pour papiers, qu’une vague carte scolaire ! Il est refoulé !
Il insiste, suppliant, ne bouge pas de la journée, rivé comme un coléoptère à son énorme voile. A 8 h du soir, de guerre lasse, les militaires en ont marre !
Il est embarqué…Ses rêves l’ont soulevé !
1800km plus loin, comme la baleine de Jonas, il est régurgité du ventre énorme au milieu de la nuit, à l’endroit précis où il a rêvé d’être.
L’énorme appareil vide ses entrailles sous les projecteurs, les militaires s’activent…
Il s’esbigne prestement avec sa planche, guidé à l’instinct par l’haleine puissante de l’Océan.
La lune éclaire le Rio de Oro d’une lumière irréelle. Il plante une tente minuscule sur le rivage et s’endort épuisé.
Il dira : « Lorsque le vent soufflait, la tente bougeait, rassuré, bercé, je dormais. Lorsqu’il faiblissait, je m’éveillais, inquiet….J’étais là pour lui, il devait être au rendez-vous ! »
Le lever de soleil sur la baie de Dakhla est unique. L’énorme disque Rouge. Le bleu cobalt du lagon. Le sable blanc farine…Il tire sa planche et s’élance dans ce paysage en scope et en couleur, taillé pour les âmes trempées.
Il enfourche les courants alizés et surfe enivré, des heures entières au milieu de la baie. Il a une mer pour lui tout seul ! Les dauphins joueurs deviennent ses amis.
Les militaires du mess, non loin, viennent admirer les évolutions de ce phénomène, incroyable cerf-volant, aux figures époustouflantes.
Pendant les deux premiers jours, Rachid, fébrile vit de pain et de vent. Puis de pêche, il cuit son poisson entre 2 pierres. Enfin de thé sucré. Les militaires viennent vers son minuscule bivouac et finissent par apporter les vivres manquantes…
Pas une fois l’adolescent ne s’autorisera la tentation d’entamer l’ultime billet de 100dh dans l’épicerie non loin.
Les jours passent, Zohra est sans nouvelles, les téléphones portables, n’ont pas encore exercé leur tyrannie, la culpabilité, pourtant, se fait plus insidieuse.
Lorsqu’arrive aux oreilles de l’officier de marine, l’information que « son jeune neveu » est installé solitaire et sans moyens au milieu de nulle parts… L’oncle ne comprenant rien à cette histoire de neveu, décide d’aller constater sur place, et découvre effaré, le pot aux roses…
Il le déménage sur le champ, l’emmène chez lui, le restaure. Appelle Zohra qui tombe des nues, pense que son enfant a été enlevé par le Polisario ou qu’il s’entraine à la guerre.
Elle éclate en sanglots et exige qu’on le lui rende le plus vite possible !
Le brave officier de marine donne 200dh à Rachid et le fait partir dès le lendemain sur un Transall. Voyage en sens inverse.
Peter Pan est revenu à la maison après sa folle équipée.
Le vent de Dakhla, a, ciselé le Rio de Oro au fond de ses neurones. Il emmènera ce trésor secret partout et toujours avec lui !
Le vent devient sa raison de vivre. Dès qu’il souffle, plus rien n’existe. Son cerveau se vide, s’allège, se déconnecte de la réalité.
Son corps aguerri au vent de Dakhla est capable de produire des figures éblouissantes. Il se sait mi oiseaux, mi poisson…Un être hybride fondu dans les éléments, le vent, le ciel et l’eau. Il repousse toujours plus loin ses limites. Ecume les endroits où il souffle, ignore le danger. Tombe, casse, se casse, passe sous silences ses fractures, les minimise, insensible à la douleur, au manque de confort, indifférent à tout ce qui n’est pas le vent, la vague.
Le vent, la vague. Père, Mer, pour toujours réunis…
Sa carrure se sculpte. Son corps est celui d’un félin. Son visage s’affine. Sa renommée grandit. Réservé et pudique, il se tient loin des filles et des préoccupations des jeunes de son âge. Rien ne doit troubler Zohra. Elle seule croit dans le destin de ce fils tendre.
Un jour des membres de la famille, descendus de leur douar de montagne, trouvent Rachid assis, perdu au milieu de nulle part, occupé à scruter l’horizon. Ils font arrêter le lourd taxi. Monte ! Non !- Répond-il, j’attends le vent…
Est-ce que quelqu’un de sérieux peut gaspiller son temps à attendre du vent ?

Pour Zohra, il s’est fait le serment de ne jamais rater un passage de classe.
Mais comment faire ?
Lors de ces longues journées où le vent souffle, sa conscience est entrainée dans les vagues, comme dans une expérience de bilocation. Son cerveau produit des images de combat homérique, il enfante un ballet de figures. Le corps est posé, l’esprit est très loin…

Un médecin passionné de Wind surf, à qui il tente d’expliquer ces drôles de phénomènes, trouve une parade de flibustier. Désormais, certificats étayés à l’appui, Rachid va devenir un grand asthmatique pour l’école.
Dès que le vent souffle, avec poussières et pollens, il doit obligatoirement rester enfermé…Le soir, épuisé par les heures en mer à lutter contre les éléments, il travaillera néanmoins comme un fou, pour rattraper les cours séchés.
Le club de Wind est sa deuxième famille. Une amie de sa mère dont le fils, Aziz, plus âgé, est en danger au quartier, supplie Zohra. Elle veut que Rachid coach son garçon et lui transmette ses valeurs. Encombré, Rachid va finir par apprendre à cet aîné, les tactiques sociales qui lui ont permis d’être adopté par tous. Les constantes ne sont pas négociables : droiture, dévouement, parole.
En quelques mois, la mer a gagné. Aziz est sauvé ! Il attrape le virus de la voile. Les deux forment désormais une paire et mettent tout en commun pour vivre leur passion.
Aziz plus âgé, est embauché dans un hôtel, leur matériel de fortune, bénéficie immédiatement de la manne de ses premiers salaires. Le niveau de Rachid est tel qu’il entrevoit pour se hisser à l’égal des plus grands, l’idée d’Hawaï.
Hawaï distante pour lui, de la terre à la lune…
Hawaï ce sont les plus grosses vagues de la planète. Les plus grands champions, journalistes et les photographes spécialisés. Le monde entier regarde vers le paradis des surfeurs.
Aziz rencontre bientôt une jeune allemande. Se marie, part en Allemagne.
Rachid perd provisoirement le seul vrai copain qu’il ait jamais introduit dans son monde de Peter Pan. Il ne sait pas qu’un bienfait n’est jamais perdu.
Il passe facilement son Bac. Il a du mal à imaginer quelles études universitaires peuvent bien cohabiter avec sa passion.
La directrice de l’Ecole hôtelière à qui il explique son impossibilité, s’il y a du vent, à se concentrer, prend en compte, cette drôle de pathologie, et accepte de l’inscrire.
Il bosse dur pendant 2 ans et demi.
L’été d’après son diplôme, il rêve d’aller au moins une fois s’entraîner à Tarifa, à 20 km de Gibraltar…son visa est refusé !
Avec son diplôme, il finit par être engagé au Club de Djerba comme Géo chargé de la logistique. Il a 23 ans. Muni de ce contrat, les frontières s’ouvrent. Il s’y rend en bus d’Agadir à Djerba…et débarque après des journées poisseuses et cahotantes, dans un monde de licence et de grande liberté. Un poisson hors de l’eau. Le chef de village le voit surfer un jour…il n’en revient pas ! Le voilà devenu responsable de la voile. Il fait connaissance d’une jeune femme, premier coup de cœur, ils vont correspondre.
Revenu à Agadir pour l’hiver, il a enfin la chance qu’une équipe de photographes spécialisés, venus au spot de Moulay pour des tests de prototypes, le repère. Il est filmé, photographié…Les images sont d’une grande beauté…
Il envoie quelques photos souvenirs à son pote Aziz en Allemagne. Entre temps celui-ci vient d’être engagé dans une fabrique…de matériel de Wind…
Au recevoir du courrier, le Patron passe, Aziz, très fier, sort les photos.
Le patron rêveur regarde ces figures:
« Ce gars-là, je le veux »
Aziz tout excité l’appelle… « Ils veulent te faire un contrat ! »
Enfin les évènements vont s’accélérer !
Les photos prises au spot de Moulay à Essaouira, le propulsent dans le circuit pro. Il est sélectionné pour la compétition de Bercy. Il bénéficie d’un visa de 8 jours. Il part d’abord signer son contrat en Allemagne, débarque à Bercy avec du matériel de dernière génération, épate littéralement le public…
Il est qualifié pour la finale !…
Le Consulat d’Agadir refuse de lui proroger le visa, ne serait-ce que d’un weekend ! Il rentre.
La rage ! Désormais les frontières ne pourront plus l’arrêter !
Pour fêter ce contrat, il imagine un vrai rite de passage. A la mémoire d’Arnaud de Rosnay disparu en mer, il met au point avec son sponsor Allemand, un raid solitaire au départ des Canaries, pour atteindre Juby/ Tarfaya, 130 Km ! Sans vivres, juste une boussole.
Il va naviguer solitaire au milieu des poissons volants pendant douze heures, ne sentant ni faim ni fatigue. Il fait une rencontre rarissime, un couple de Beluga et son bébé. Il est libre, seul au milieu de nulle part. La mer en panoramique…
Une houle, il se retourne et pense sa dernière heure arrivée ! Trois orques puissants foncent sur lui. Ils disparaissent avant le choc ultime sous la planche. Ils reviennent. Font des cercles. Réattaquent.
A une brassée, replongent sous la planche…
Il se débarrasse du harnais qui le rive à la planche, prêt à tenter le tout pour le tout pour échapper aux gueules énormes. Pendant dix minutes les monstres marins recommencent le même manège…

Dévoré par un mammifère de la mer ? Impossible ! Zohra veille… Les orques abandonnent. Tarfaya est bientôt en vue ! Il est devenu un homme !

Cet été là, il décide de se marier. Il épouse sagement la jeune styliste rencontrée au Club de Djerba. Ils auront 2 petites filles, Assia et Lila.

Son sponsor prépare une tournée avec les meilleurs sportifs du moment sur les plus beaux spots d’Europe, Biarritz, Hossegor, Saint Jean de Luz … Ils pousseront même jusqu’à Moulay Bouzerktoun, là où l’Océan Marocain livre ses plus beaux combats.
A Guétary, très grosse tempête, il est seul à avoir le courage de se jeter à la mer. Une vague d’anthologie est pour lui. Sa légende est en route. Elle le précèdera partout. Il sera celui qui n’a jamais peur de la mer !
En novembre il est sur un nuage. Il part pour Hawaï.
Hawaï, le nombril de la Terre. Hawaï, enfin !
Il y restera 5 ans et battra les Hawaïens sur leur propre terrain et dans leur propre discipline. Du jamais vu ! Il invente son style, des figures portent son nom. Films, magazines, reportages télé, sponsors…

Seul, sans moyens, il a réussi à ouvrir une grande porte à des milliers de jeunes passionnés pour qui il est un modèle à travers le monde.
Souvent, sa réputation de Jean sans Peur, le fatigue, le dérange ! Les choses sont plus simples. La mer, elle est de lui, il est d’elle. Il voudrait ne rien avoir à prouver. Les média le mettent toujours au défi.
Il est emmené avec une poignée de têtes brulées là où il y a les plus grosses vagues du monde. La nuit qui précède la compétition, des anciens décrivent des monstres. Il écoute. Il ne dormira pas, le ventre tordu.
Le lendemain, quatre dont lui, sont désignés pour aller sur le spot.
Lorsqu’il découvre la vague tueuse… « Elle était facile »…
Les hommes peuvent lui faire peur. La Mer, jamais !
Il est convoqué par la Fédération de planche olympique. Ce n’est pas sa discipline. Les couleurs du Maroc ? Il relève le défi !
A la Rochelle, il se qualifie ! Il a ouvert au Maroc la route des Jeux olympiques de Sydney !
Pour les Jeux du millénaire, il fait retentir l’hymne Marocain, Premier sportif arabe et africain à concourir dans cette discipline !
Qu’elle est loin l’époque d’Agadir et ses stratégies d’enfant pauvre pour se rapprocher des véliplanchistes…
Le Maroc pourtant n’a jamais été aussi prés. Il disparait. Retourne dans le plus grand secret à Dakhla…

La baie l’accueille comme autrefois, le rassure. Il s’entraîne. Oublie tout son stress. Revient plus fort encore.
Ses succès retentissants excitent la curiosité. D’où sors-t-il ces acrobaties inédites. Il ne veut rien lâcher. Ce que Dakhla lui donne, c’est à lui. Ils ne sauront pas que son paradis, son rêve d’enfance, son territoire, a pour nom, Fleuve d’or !…
L’excellent Georges Pernoud décide de consacrer un long portrait à ce sportif étrange qui d’Hawaï, à Maurice, à la Nouvelle Calédonie et sur toutes les îles du monde, trimballe sa voile pour affronter les spots les plus virils !

Un vendredi soir, des millions de téléspectateurs dans Thalassa font connaissance avec « Le fils du Vent » cet athlète qui de vagues en vagues a construit une superbe différence. Chaque grand reportage le projette plus loin, plus haut.
Il a des ailes mais plus de racines !
Il ressent d’avantage le besoin impérieux de tout fuir et revenir vers Dakhla.
Fin 2000, il découvre qu’il est mieux à Dakhla qu’à Hawaï, qui fut son grand rêve…Il pose son sac, loue une maison sur la falaise. Là sera son port.
En 2001, Une équipe de télévision sait l’apprivoiser, il lève le voile sur le territoire de Peter Pan et c’est le premier reportage de Wind surf sur Dakhla. Dakhla, ce spot secret qui produit du rêve.
Les choses s’emballent mais Dakhla est encore touristiquement, isolée. Il y a peu d’avion. On n’y accède pas facilement. C’est un désert!
Le monde simple de Peter Pan, lié aux songes, à l’enfance, à l’utopie est-il livrable à une planète obèse de confort et de complexité ?
C’est son copain Karim Skalli de Marrakech qui aura la clef :
« Puisque tu aimes, lances toi, fais un camp ! »
Base de Vie. Camp de base. … Vivre de vent, de sable et d’étoiles, au plus près des éléments ? Chiche ! Pari de copains. Karim sera son associé !
Il faut prospecter, trouver le meilleur endroit. Acheter le matériel. Essayer de rester encore un peu dans le circuit pour ne pas perdre les sponsors…Partir. Revenir. Mettre les agences sur le coup. Enchainer les reportages. Contacter les autorités.
Le Ministère du tourisme en tête, tous s’y mettent pour lever les obstacles. Le camp nait dans l’euphorie. Un troisième larron, Karim Bakka trouve le nom :
Ce sera Dakhla Attitude !
Dakhla attitude : c’est d’abord dans leur esprit, une philosophie :
La nature, les éléments, l’amitié. Les valeurs de droiture et de simplicité.
En 2005/2006, les demandes affluent, Rachid ne sait plus où donner de la tête. Il tient son rêve !
En 2007, l’escale mythique est lancée, il a fait de Dakhla et de son Rio de Oro, un des paradis mondiaux des sports de glisse.
Pour la région il a transformé une contrainte, le vent, en une très grande opportunité !
Il reste à ce Peter Pan moderne à apprendre à vivre dans le monde des terriens sans oublier que l’éternel combat de Peter Pan se fait toujours contre des pirates.

En 2009, dans les courants alizés, il trouve sa fée clochette, Sanà, celle qui ne le quittera jamais.

En 2010, ils donnent à Assia et Lila, une petite sirène, Aya…bébé que ce romantique accouche lui-même, dans une maison de plage à Hawaï, en souvenir de son premier rêve de gamin.
En 2011 il scrute l’horizon de Dakhla et voit, au loin, arriver la vague qui le fera entrer dans la légende…”

2 thoughts on “Rachid Roussafi vu par Françoise Bastide

  1. Vincent says:

    Jolie évocation biographique. J’ai eu l’occasion de croiser un jour ce “gamin” d’une quinzaine d’année lors d’une régate organisée à l’époque à DAKHLA par le gouvernement Marocain. Nous étions des planchistes basés régulièrement pour les vacances à ESSAOUIRA et je me souviens très bien de ce jeune déterminé à naviguer avec (contre) nous malgré une différence “notoire” de matériel … Sa réussite à Hawaï quelques années plus tard ne m’a pas surpris. Il a finalement réalisé le rêve d’absolu que nous avions tous à l’époque. Arrivé au terme d’une vie professionnelle achevée dans une certaine désillusion, je pense que j’aimerai faire un “retour aux sources” à DAKHLA (je planche toujours …) et recroiser peut-être une nouvelle fois ce Peter Pan moderne (comme vous dites) qui a surtout su vivre jusqu’au bout ses aspirations profondes d’harmonie avec les élément,s de surcroît empreintes de valeurs humaines …

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